Le Hêtre

 

 

Je suis née là, un soir de pleine lune,
D'un arbre centenaire, à l'orée d'un sous bois.
Balbutiements de feuilles éparses, de fortune,
Je naquis sous l'aisselle d'un hêtre d'ici bas.
Moi, branche parmi les branches, noueuse à volonté,
Je ne suis pas encor ce bois mort vous savez,
De l'arbre à qui d'aucuns ne pourraient s'accrocher.
Je ne suis pas non plus cette arme vengeresse
Issue d'un socle opaque et rétif à la fois ;
Je regarde les nues parfois dans la détresse,
Multiples sont mes yeux, qui recouvrent mon bois.

Rejeton rattaché par ses quelques branchages,
Aux perles de rosée en cette fin d'hiver,
J'aurais aimé grandir pour servir l'équipage
Des bateaux de plaisance qui voguent sur la mer.
Je voulais gambader mais je n'avais qu'un pied.
Or j'étais encor frêle, toute verte, si tendre
Et ne bourgeonnant guère, je faisais bien pitié ;
Ma sève bouillonnait, il me fallut attendre
Que passent les hivers, que courent des étés...

Dès que je fus en âge de verdoyer enfin,
Il me vint cette idée d'union et de partage ;
Mes frères et mes sœurs me taquinaient sans fin,
M'instillant leurs savoirs sur le libertinage.

J'étais encor naïve et sans rugosité,
Mais la vie n'est pas souple, surtout quand on est arbre.
Le temps posa ses griffes et je dus endurer
Comme mes congénères, bien des froideurs de marbre.

Il y avait à côté, regardant le marais,
Un hêtre solitaire, empourpré, colossal ;
À son pied : deux rejets vers le ciel se dressaient,
L’un étant tributaire d’un soutien familial,
Suite à plusieurs secousses faites par malveillance.
Moi, c'est d'avoir lutté contre la maltraitance,
Qui a tordu mes bois.

J'ai connu les amours, toutes branches mêlées,
Toutes faines au vent dans l'ombre des feuillages
Avec ce hêtre fort, mon voisin bien aimé,
Pour qui je me dévouais sans cesse, davantage.
Mais comme il était fier, mais Dieu qu'il était grand,
Dédaigneux et austère, aux plaisirs bien pervers ;
Profitant d'une ondée ou d'un simple courant,
Il se riait de moi au nez de l'univers,

Me laissant là, brisée, amoindrie, esseulée,
Tous mes bois repliés et tournés vers le sol.
Je n'osais lui sourire, je n'osais lui parler,
Ne plus le regarder, parfois me rendait folle !
Lui, paraissait heureux, dégagé, assouvi,
La mise en quarantaine semblant lui réussir,
Il taquinait alors d'autres arbres amis,
S'étalant de son mieux, d'un radieux plaisir ;

Me narguant, m'insultant par son indifférence
En cinglant mes verdeurs à grands coups de mépris,
Comblé, fort satisfait du moins, en apparence
Car un matin d'automne, son feuillage fut gris.

Et là, il n'y eut personne pour lui porter secours,
Pas le moindre oisillon, ne vint pousser son cri
Sur ce faîte de l'arbre qui se mourait d'amour
Sans en prendre conscience, comme au revers de lui...

C'était il y a longtemps, tout près d'un marécage
Où canards et faisans vivaient en amitié,
Se posant sur sa cime, à l'orée du bocage
Mais le fuyant soudain, sans la moindre pitié.

Et les enfants du monde connaissent cette histoire
Qu'ils écoutent encor devant l'âtre d'un feu.
Je suis témoin du fait et vous pouvez m'en croire
Car je le vis périr sous un ciel ténébreux,

Par un sal' coup de foudre, tel un glaive vengeur
Qui s'abattit dessus comme par félonie,
Embrasant son feuillage, lui empourprant le cœur ;
Il fut en rien de temps, rougi et puis noirci.

Mais comme il était beau ! Et puisqu'il était sain,
Son bois fut débité en lattes de plancher,
Le reste de son tronc finissant dans les mains
D'un maître charpentier, en beaux chevrons taillés.
Depuis, j'ai oublié...

Je suis née là, un soir de pleine lune,
D'un arbre centenaire, à l'orée d'un sous bois.
Balbutiements de feuilles éparses, de fortune,
Je naquis sous l'aisselle d'un hêtre d'ici bas.

 

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Lydia Pavot


Extrait du recueil Teintes Multiples


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